Entretien

La fabrique d'un réel simulé

Des différents usages du deepfake

Entretien avec Antonio Somaini Juin 2024 (mis à jour février 2026)

1. Découverte des deepfakes

Antonio Somaini : Quand et comment es-tu arrivé à t'intéresser aux deepfakes ? Quel aspect de leur diffusion initiale a attiré ton attention ?

Ismaël Joffroy Chandoutis : J'ai commencé à réfléchir aux deepfakes alors que je terminais Swatted (2018), un film qui traite d'un phénomène de trolling spécifique : des personnes mal intentionnées appellent la police en se faisant passer pour quelqu'un d'autre et font des déclarations du type « j'ai tué ma mère avec un fusil AR-15 », dans le seul but de faire intervenir les forces de l'ordre et de flanquer une sacrée trouille aux victimes dont l'identité a été ainsi usurpée.

C'est véritablement au début de l'année 2019 que j'ai analysé en profondeur les usages des deepfakes pour préparer une intervention dans un colloque intitulé « L'humain qui vient ». En pensant à l'avenir de l'humain, il m'est apparu déterminant d'effectuer une articulation entre l'intelligence artificielle et mon travail, qui oscille toujours entre investigation journalistique et pratique artistique.

J'ai été tout d'abord très frappé par l'énorme décalage entre les publications scientifiques consacrées à l'IA et la manière dont elles sont traduites et discutées dans la sphère médiatique. Dans la presse généraliste traitant de l'IA, tout est placé sous le signe de la menace, alors qu'il s'agit dans la plupart des cas de projections relevant de la science-fiction.


2. Usages des deepfakes

A. S. : Le champ des deepfakes se présente comme un terrain conflictuel. Que penses-tu de ces combats autour de cette nouvelle forme audiovisuelle ?

I. J. C. : Si l'on prend les statistiques connues à ce jour, 99 % des deepfakes sont à caractère pornographique et impliquent des femmes sans leur consentement. La détection de ces deepfakes donne lieu à un véritable jeu du chat et de la souris.

A. S. : Tu as souligné la possibilité d'utiliser des deepfakes pour protéger l'anonymat de personnes. Peux-tu évoquer ces usages politiques « positifs » des deepfakes ?

I. J. C. : Je crois qu'il est important de protéger les lanceurs d'alertes tout en conservant leur humanité. Or la technique habituelle de floutage m'a toujours hautement déplu ; on dit au spectateur : « voyez, on ne peut pas vous montrer cela », et on ne fait rien d'autre que de regarder cette zone floutée. C'est un procédé très hypocrite, qui déconcentre le spectateur et déshumanise les personnes filmées. Je considère que le deepfake permet de remédier à ce problème.


3. Deepfakes et blockchain

A. S. : Comment envisages-tu les relations entre la forme audiovisuelle des deepfakes et la technologie de la blockchain ?

I. J. C. : Leurs relations sont placées sous le signe d'une certaine ambivalence. D'une part, la blockchain pourrait aider à certifier l'authenticité d'un signal audiovisuel par une empreinte unique appelée « hash file ». Les NFT apparaissent donc comme une arme à double tranchant : ils certifient l'origine d'un fichier sans garantir son intégrité.

Pour ma part, je pense utiliser des technologies open source, en local — c'est-à-dire que mes données seront stockées uniquement sur mes disques durs et ne seront pas exploitées par des sociétés commerciales ni ne circuleront sur des serveurs tiers.

Note de mise à jour (2026) : Cet entretien date de juin 2024. Depuis lors, le marché des NFT s'est effondré et leur usage comme outil de certification de contenu n'a pas trouvé de débouché significatif. Les enjeux d'authentification des médias synthétiques ont, eux, considérablement gagné en acuité.


4. Deepfakes dans la création artistique

A. S. : Quel rôle jouent les deepfakes dans ton travail actuel ?

I. J. C. : Je mobilise le deepfake dans le cadre de recherches autour de l'identité numérique, sur la fabrique du vrai et du faux, et sur l'impact émotionnel de toutes ces technologies dans notre rapport au réel.

C'est en essayant de déterminer le statut et l'identité d'un tel protagoniste que je suis tombé sur le cas réel de Joshua Ryne Goldberg, un troll ayant endossé plus d'une centaine de personas différentes en usurpant l'identité de personnes réelles.

Intrigué, je suis entré en contact avec lui alors qu'il purgeait une peine de dix ans de prison. La relation que j'ai nouée avec lui a considérablement influencé mon projet, à tel point que j'ai décidé de faire un spin-off intitulé Madotsuki_the_Dreamer, un corpus d'œuvres hybrides offrant plusieurs regards sur l'un des trolls les plus prolifiques et influents de l'histoire d'Internet. Ce travail a depuis évolué vers un projet de plus grande envergure intitulé The Goldberg Variations.

Malgré l'utilisation de techniques de manipulation de l'image, ma démarche s'inscrit dans un geste post-documentaire et cherche paradoxalement à révéler une vérité.

Je crée un « réel simulé » à travers les images générées par IA — un espace latent nourri d'images authentiques dans lequel je me pose en observateur de ce qui peut émerger d'artificiellement « juste » — avant de sélectionner et d'assembler la matière pour construire la structure narrative.

Cela peut paraître étrange, mais quand je travaille de cette manière, je n'ai que Frederick Wiseman et ses réalité-fictions en tête.

Note de mise à jour (2026) : En février 2026, je me rends à Jacksonville, en Floride, pour rencontrer Joshua Ryne Goldberg et sa famille — une première rencontre physique qui marque une étape décisive dans le développement de The Goldberg Variations.